«Le concert tonitruant des inepties»

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(Article Le Figaro)

16 mai 2005

«Dans le concert tonitruant des inepties, l'indignation finit par s'émousser et la résignation par s'installer. Par bonheur, si l'on peut dire, certains dérèglements nous paraissent, tout à coup, si aveuglants qu'ils brisent la torpeur ambiante. L'algarade autour du lundi de Pentecôte, au sein d'une partie de la communauté scolaire, en fournit un bienfaisant stimulus.» Ministre de la Coopération, Xavier Darcos n'a pas oublié le ministre délégué à l'Éducation nationale qu'il fut de 2002 à 2004.


Aux porte-parole syndicaux et parentaux qui disent refuser que les élèves soient «otages d'un choix politique» et pâtissent d'une décision «prise d'en haut», il rappelle que «le choix politique décrié est celui d'un tribut de solidarité» et que «la décision affreusement imposée d'en haut, c'est celle votée par le Parlement et désormais inscrite dans la loi». «On voit mal quelle autorité supérieure eût pu recouvrir plus de légitimité», dit-il au Figaro.


Xavier Darcos, qui a effectué la quasi-totalité de sa carrière dans le giron de l'Education nationale, avoue «avoir du mal à partager les fondements pédagogiques d'injonctions incitant des élèves à bien vouloir ne pas appliquer la loi. Je confesse également que l'appel lancé aux jeunes, les exhortant à ne pas se soucier du sort des gens âgés ou dépendants, me semble inaugurer une voie éducative redoutablement libérale. Le respect des aînés constitue pour moi et, j'en ai la conviction, pour la grande majorité des enseignants et des parents, la connivence première de toute morale collective. Face au culte de l'individu, l'enseignement illustre l'interdépendance des êtres, dans le présent comme dans la chaîne du temps. Notre éternel ennemi, c'est le chacun pour soi. Contre ce nombrilisme, l'école a pour mission de former des esprits libres mais concernés, autonomes mais solidaires. Elle est la dernière institution qui rappelle au pays qu'il n'est pas seulement un rassemblement de hasard ou une agglomération économique quelconque mais une nation solidaire».


Et Darcos de poursuivre : «Je sais bien que les responsables de l'école prêchent souvent la solidarité, mais on perçoit un contraste entre cette incivilité ambiante et l'altruisme professé. Et la désobéissance civile fut jadis provoquée par des causes plus nobles que ce bizarre droit imprescriptible aux week-ends prolongés. Loin de l'inconstance circonstancielle, de la versatilité des sondages, des audiences ou des modes, l'école ferait bien de ne pas épouser trop facilement les causes privatives et les prêchi-prêcha de l'heure. Elle serait bien inspirée de montrer aux jeunes qu'une vraie solidarité suppose d'abord une difficile mais essentielle adaptation à l'autre, cet autre soi en devenir.»
 

Mérimée et l'histoire

(Conférence prononcée devant l'Académie des Sciences Morales et politiques)

Lundi 17 janvier 2004

Elevé dans un milieu d'intellectuels et d'artistes sensibles aux idées des Lumières, Mérimée, sans être gagné par l'emphase romantique, a orienté ses premiers écrits vers des figures historiques, par de brillantes chroniques romancées ou sous le couvert de pastiches espagnols et slaves. Après 1830, tout en se consacrant au patrimoine et aux monuments, il se tourne vers une historiographie plus scientifique et plus académique, soit en s'inspirant des lieux qu'il visite et restaure, soit en se plongeant dans des études exhaustives (sur César, après exemple, mais aussi sur Don Pèdre 1er ou sur le Faux Démétrius), sans renoncer pour autant au conte, son genre de prédilection, qui concilie l'imaginaire et le savoir. Malgré sa volonté de rivaliser avec les grands historiens de son temps, qu'il fréquente et admire, Mérimée reste un sceptique et un ironique, établissant une complicité avec son lecteur contemporain par des paradoxes, de l'humour noir, des parodies. C'est qu'il ne croit guère au sens hégélien de l'histoire, mais plutôt à ses bizarreries, à ses aléas, à ses inconséquences, à ses soubresauts. Les passions des grands acteurs donnent leur impulsion aux événements, souvent brutaux et insanes. On voit ainsi que Mérimée aima dans l'histoire l'illustration de l'absurdité des choses. En s'intéressant au passé et au lointain (dans l'espace et dans le temps), il manifesta, de plus en plus, de l'amertume et de la dérision contre sa propre époque, qui lui sembla finalement incongrue et décevante, notamment dans les domaines politique et littéraire.

1 - Un rationaliste issu d’un milieu passionné d’art et d’histoire

Mérimée fut d’abord un homme de raison dans un temps de ferveur. Né en 1803, il s'est rapidement fait un nom, sous la Restauration, dans le monde des lettres en pleine mouvance romantique. Mais il n'a jamais été dupe des emphases de cette époque. Il ne fut pas un adepte du renouveau religieux, étant athée. Il se méfia de la grandiloquence narcissique des poètes, préférant le style laconique et impersonnel des conteurs cruels ou ironiques. Il pratiqua surtout la forme brève, la prolixité sentimentale et populiste d'un Hugo lui semblant le sommet du ridicule. Cet attrait pour le véridique, même strict, le destinait à l’historiographie.

Grâce à l'avènement de la Monarchie de juillet, ces idées raisonneuses cessèrent de paraître suspectes. Le 27 mai 1834, Mérimée est nommé Inspecteur général des monuments historiques. Ainsi vont pouvoir s'épanouir sa passion atavique des beaux-arts (son père, Léonor, 2nd grand prix de Rome, fut un professeur de peinture respecté), sa vocation d'archéologue amateur et son goût des voyages. Malgré ses jérémiades sur l'inconfort de ses incessants déplacements ou sur l'épaisse sottise des provinciaux, Mérimée se voue à sa mission avec talent et énergie. Il transforme ses volumineux rapports en méticuleux récits de voyages. Ces impressionnants travaux permirent à Mérimée d'être élu en 1843 à l'Académie des inscriptions et belles lettres, puis en 1844 à l'Académie française, où il succéda à Charles Nodier - après force intrigues pour faire oublier sa réputation de libre penseur.

Assurément, Mérimée était un historien prédestiné. Ses parents, plutôt libres penseurs, aimaient les idées et l’histoire. Son père, professeur de peinture, connaissait tous les grands artistes et historiens d’art de son temps. Prosper fréquentera des hommes comme Victor Cousin, Augustin Thierry, Edgar Quinet, Elie Faure. Au lycée Napoléon, où il entre en 1811, à sept ans, comme externe, il s'impose d’emblée comme un brillant latiniste, dans le prolongement naturel à ce qu'il a reçu de son milieu familial : l'enseignement des humanités classiques, l'apprentissage des langues anciennes, l'histoire antique. Cette dilection historique vient renforcer et illustrer les leçons reçues par le truchement des œuvres de son père, défenseur des thèmes et de l'esthétique classiques. Mérimée se plonge dans la littérature classique française avec avidité, et approche les auteurs antiques "avec une sorte de frénésie". Il se jette éperdument dans les biographies de Cartouche ou de Mandrin, et son imagination s'évade dans les récits historiques de Montluc ou de Brantôme : il adorera à jamais les personnages hauts en couleurs, les intrigues inquiétantes et les attachants bandits.

2 - Apprentissages, sous l’influence des années 1830

En ce sens, Mérimée était dans le goût du moment. Chateaubriand, en 1831, s’exclame : « tout prend aujourd’hui la forme de l’histoire : polémique, théâtre, poésie, roman… ».  Il s’agit parfois d’exalter le moi face au poids du passé et du destin, comme on le voit chez Benjamin Constant ou chez Sénancour. Cet engouement provoque aussi la naissance d’un nouveau genre dramatique, le drame, théâtre total qui remplace de huis-clos de la tradition par la scène du monde, comme l’impraticable Cromwell de Hugo ou le problématique Lorenzaccio de Musset, écrit en 1834 mais joué seulement, très amputé, en 1896. Dans un tel contexte, il est inévitable que le premier manuscrit de Mérimée, écrit à 20 ans, soit aussi un indigeste drame, un Cromwell. La pièce, confuse et bavarde, se révèle injouable. Complexité des enjeux, changements constants de décors, dédales inextricables de l'action, mélange indigeste des genres : le puzzle reste épars et ingrat. Delécluze, courtois et amical, loue "la vivacité d'un dialogue en général naturel". Mais personne n'y croit vraiment. Sur le même sujet, Balzac n'avait pas eu plus de succès, en mai 1820, avec son emphatique Régicide . Mais Mérimée ne s'avoue pas vaincu et, en avril 1824, il achève un autre poème en prose, traité sur le mode humoristique et inspiré de Byron,  La Bataille.  Il y retrace un temps fort de la deuxième guerre entre les États-Unis et l'Angleterre, en 1812. Mérimée est donc déjà en marge des thèmes marqués par l'actualité ou par la réalité triviale. D’emblée, il cherche ses sujets dans l'histoire. Il choisit cet espace-temps privilégié, qui permet d'observer le monde à la bonne distance et qui favorise un détachement ironique, attitude qu'il affectera de ne quitter jamais.

C'est avec 1572, Chronique du temps de Charles IX que vient la fin des apprentissages. Éditée chez Alexandre Mesnier, place de la Bourse, cette Chronique, qui paraît le 5 mars 1829, reçoit un accueil favorable. Nous voici à nouveau confrontés à l'histoire et aux querelles nées des superstitions. Mérimée s'est plongé dans Brantôme, dans les Chroniques de Montluc, dans les récits de l'Estoile et dans les poèmes vengeurs de d'Aubigné, pour pouvoir décrire avec précision le climat d'une époque marquée par les guerres civiles et religieuses. Chez ces chroniqueurs, catholiques ou réformés, il découvre des portraits et des anecdotes qui émailleront son récit. C'est ainsi qu'il "fabrique" Diane de Turgis à partir d'une note de de l'Estoile et qu'il imite le style des chroniqueurs de l'époque : "La demoiselle de Châteauneuf, l'une des mignonnes du roi avant qu'il n'allât en Pologne, s'étant mariée par amourettes avec Antonetti, Florentin, comite des galères à Marseille, et l'ayant trouvé paillardant, le tua virilement de ses propres mains". Mérimée - on s'en doute - adopte plutôt le point de vue des protestants.  À l'égard des crédulités catholiques, il ne se départit guère de son ironie acide et coutumière, par exemple lorsqu'il s'attarde sur une scène - narrée sur un ton voltairien - où deux confesseurs se disputent l'âme d'un mourant dans un hôpital. 

Mérimée, en dépit de ces caricatures, confirme et affine sa méthode, fondée sur une approche réaliste et acide. Il fait court, définissant les personnages par leurs traits étonnants ou abjects, sans trop de descriptions. Il veut surtout stupéfier son lecteur, par exemple en le plongeant dans les terribles scènes de la Saint-Barthélémy, narrée avec une complaisance atroce et avec une précision inouïe. Le sadisme des tueurs, le regard des mourants, le sang qui poisse partout, la mort qui frappe sans raison :  la vérité mériméenne est cruelle, car l'auteur cherche à faire impression à tout prix. Mais le mélange des genres permet d'éviter le lugubre et l'horreur. Mérimée sait changer de ton, recréer une vie populaire ou sensuelle,  grâce à des dialogues truculents et à des situations drolatiques. Il n'adhère d’ailleurs pas à tout ce qu'il écrit. Il juge son œuvre avec une  pudeur distante. "Je fais un méchant roman qui m'ennuie" écrivait-il le 16 décembre 1828 à Albert Stapfer, comme pour relativiser son investissement personnel et minimiser son goût pour les histoires bizarres où il semble se complaire. Certains lecteurs, habitués aux solides trames romanesques, restent décontenancés devant ces sortes de promenades guidées - qui répondent pourtant au principe même des Chroniques. Ils  reprennent le même reproche qu'on fit à Mérimée  pour La Jacquerie : celui d'une succession d'épisodes bizarres sans cohésion.

À partir de 1828,  Mérimée approche Victor Hugo et il est accueilli dans le cercle de ses intimes puisqu'il va même jusqu'à remplacer sa cuisinière au pied levé, lors d'une soirée, en concoctant des macaronis à l'italienne.  Il met en relation Stendhal et Hugo. L'un a le romantisme sec, l'autre lyrique et débordant. Stendhal a la dent dure, on le sait. Il qualifie Han d'Islande du "plus baroque et plus horrifique produit d'une imagination déréglée qui eût jamais glacé le sang et blêmi le teint des lecteurs de roman", alors que Hugo trouvera que Le Rouge et le Noir  est "écrit en patois".

Aux yeux de ses contemporains, Mérimée figure parmi les intellectuels intéressés par le renouveau historiographique. Il est lié aux peintres amateurs d’images historiques, tel Delacroix ou David. Il fréquente aussi l'historien (spécialiste de la Révolution) Auguste Mignet ; Augustin Thierry (historien notamment des Francs et Mérovingiens) ; Edgar Quinet (historien adversaire du cléricalisme) ; Louis-Adolphe Thiers, bien sûr ; mais aussi le philosophe et historien, disciple de Hegel, Victor Cousin (ministre de l'instruction publique en 1840) ; Jean-Jacques Ampère (le fils du physicien, spécialiste d'histoire littéraire et professeur au Collège de France à partir de 1833) ; et bien d’autres.

3 - Du patrimoine à l’histoire : Mérimée happé par  l’élan général

On le voit : Mérimée évolue constamment dans un milieu où l’écriture, la pensée et l’histoire occupent une place centrale, dans une période où la rétrospection est à la mode. Toutefois, la façon de penser le passé, celle qui prédomine alors, vise à donner un sens à l’histoire, voire à en discerner les lois, censées être déterminantes de l’avenir des hommes. L’esprit d’un peuple, le progrès, la conquête de la liberté, à la suite des travaux de Hegel, deviennent le moyen central de réfléchir sur le passé. Augustin Thierry et François Guizot traquent dans l’étude historiographique une légitimation de leur gestion politique, tandis que Michelet impose – et pour longtemps – une vision républicaine de l’histoire de France. Mérimée est plus sceptique, plus pragmatique, plus descriptif. Il préfère collecter des faits et en révéler les incongruités plus que les cohérences. Ainsi a-t-il pu trouver sa propre approche de l’histoire, grâce à ce qui serait désormais la grande affaire de sa vie : la sauvegarde des Monuments historiques, créée en 1830 par François Guizot, alors ministre de l'Intérieur.

Nous l’avons dit : le regain historiographique, dans ces années 1830, est général. Guizot, Ministre de l'Instruction publique, de 1832 à 1837, fut d’abord professeur d'histoire moderne à la Sorbonne. C’est lui qui crée la Société d'histoire de France et le Comité des travaux historiques et scientifiques, tout en améliorant le statut de l'École des chartes. Il demande aux Préfets, en novembre 1833, de faire procéder à la fouille des archives locales pour faire resurgir les "manuscrits qui  ont rapport à notre histoire nationale" et il sollicite de la Chambre un budget pour publier les archives de la Bibliothèque royale et du ministère des Affaires étrangères, afin de protéger "notre histoire qui, avant 1789, est en quelque sorte pour nous de l'histoire ancienne". À l'instar de Guizot, c’est toute la France qui cherche à se ressourcer en fouillant dans son passé. Il s'agit aussi de présenter la Révolution comme un bref aléa dans la marche du temps, de restaurer une continuité qui englobe cet accident historique. Dans ses Mémoires, Guizot s'en explique sans détour : "J'avais à cœur, tout en servant la cause actuelle, de ramener parmi nous un sentiment de justice et de sympathie envers nos anciens souvenirs, envers cette ancienne société française qui a laborieusement et glorieusement vécu pendant quinze siècles pour amasser cet héritage de civilisation que nous avons recueilli. C'est un désordre grave et un grand affaiblissement que l'oubli et le dédain de son passé". Ainsi sortent des cartons et de l'oubli une Collection complète des mémoires relatifs à l'histoire de France depuis le règne de Philippe Auguste jusqu'au commencement du XVIIème ainsi qu'une Collection nationale des chroniques nationales françaises écrites en langue vulgaire, du XIIIème au XVIème siècle. Mais ce travail colossal ne remplacera jamais les antiques volumes des précieuses archives, à jamais détruites ou consumées sous la Terreur. Celles du monastère de Clairvaux ont  été vendues au poids, et les chefs-d'œuvre des bénédictins de Cluny servent de jeu pour les enfants. La sotte indifférence de la Restauration prolonge les dégâts révolutionnaires : Clairvaux a été transformé en prison et Cluny détruit en 1823.

Le bilan révolutionnaire est lourd, on le sait. Des trois-cents églises qui pointaient leur clocher dans la capitale au XVIème siècle, il n'en reste plus que quatre-vingt-dix-sept en 1800. Couvents et abbayes sont rasés, les tombeaux profanés. Mais les consciences s’éveillent et les  voix érudites sont amplifiées par les proclamations des poètes. Déjà résonnent les hauts cris de Victor Hugo, dans sa Guerre aux démolisseurs :  "À Paris, le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux". Hugo ne se contente pas de dénoncer, il tente de construire et pose des jalons. "Une loi suffirait. Qu'on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d'un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à d'ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu'ils ne comprennent même pas qu'ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, c'est dépasser son droit".

En réalité, Hugo vole au secours de la victoire. Le législateur est déjà à l'œuvre. Guizot a proposé au roi, le 30 novembre 1830, la création d'un poste d'inspecteur des Monuments historiques, poste que Mérimée occupe à partir du 27 mai 1834, remplaçant Vitet. Mérimée, passionné d'antiquités et conscient de l'inépuisable richesse du patrimoine national, prend très au sérieux sa mission de protecteur et de régent des bâtiments de France. Sa bonne connaissance des rouages de l'administration lui permet aussi d'aller chercher les moyens, budgétaires ou humains, là où ils se trouvent, pour  agir avec un maximum d'efficacité. Il compense par sa capacité de travail et d'adaptation ses éventuelles faiblesses en archéologie.  Lui qui, à l'occasion de son voyage en Espagne, s'était davantage laissé subjuguer par la population locale que par les splendeurs mauresques, se focalise désormais sur l'approche architecturale. Il rattrape le temps perdu en l'espace de deux mois.

D’emblée Mérimée, en amateur d'histoire, s'émerveille : les lieux excitent son imagination. Sa pensée, face aux ruines qu'il contemple, recrée les événements qui ont animé les lieux.  Lecteur de Jules Michelet qui publie, entre 1833 et 1844, son Histoire de France, "résurrection de la vie intégrale", il veut que les monuments suggèrent et recréent la vie passée.  Mérimée compare, romance,  extrapole.  Mais ses recherches des secrets recelés par les sites se heurtent souvent à une administration bornée et conservatrice. Ainsi, en Avignon, doit-il se battre pour obtenir le déménagement des quarante chasseurs d'Afrique installés dans l'église du palais des Papes, laquelle leur sert de dortoir. Partout il craint et constate les dégradations, les négligences et la méconnaissance de l'intérêt archéologique des lieux. Face à l'incurie française, il cite en exemple les Italiens,  relatant par exemple "l'assaut culturel" entrepris par des Italiens, en 1816-1817 dans une tour avignonnaise abritant une œuvre de Giotto. "Les soldats, en qualité d'Italiens, avaient le goût des belles choses, et savaient les exploiter. Des Français auraient balafré les saints ou leur auraient mis des moustaches. Les Corses les vendirent. Une industrie s'établit. Elle consistait à détacher adroitement la mince couche de mortier sur laquelle la fresque est appliquée, de manière à obtenir de petits lambeaux qu'on vendait aux amateurs". Tout en déplorant ouvertement ces pratiques et ces trafics, il reste fasciné par ce palais papal qui lui évoque davantage « la citadelle d'un tyran asiatique plutôt que la demeure du vicaire d'un Dieu de paix ». Cet incroyant s’extasie devant les églises, s'insurge contre le blasphème des iconoclastes et s'émeut devant la beauté de la peinture religieuse :  à Aix, par exemple, il tombe sous le charme d'une représentation de sainte  Catherine par Nicolas Froment dans un triptyque du Buisson ardent. "Je ne connais pas de type plus beau de cette pureté majestueuse que notre imagination donne aux saintes".

4 - Mérimée veut être pris au sérieux  : l’exemple de ses études sur César

De même, Gergovie, "qui eut la gloire de résister à Jules César" lui inspire six pages dans ses Notes d'un voyage en Auvergne.  Il s'y demande, après examen topographique, "comment des soldats cuirassés, ayant au bras un bouclier de quatre pieds, pouvaient monter en courant une pente si raide", ajoutant ce commentaire lapidaire, étrange dans la bouche d'un libéral : "rien n'était impossible aux soldats conduits par César". C'est au moment de ces découvertes que Mérimée se lance  dans un Essai sur la guerre sociale, où il évoque la vie de Jules César. Il s'enthousiasme auprès de Requien, le 25 octobre 1838 : "Je travaille en ce moment, ceci inter nos, à quelque chose de plus sérieux que mes anciennes fredaines. Cela est pourtant bien rococo. Avez-vous entendu parler d'un nommé Jules César, lequel fut mourir à Rome, l'an de grâce moins  44 ? Il avait du mérite, en son genre, bataillait très bien, volait mieux et faisait l'amour sans préjugé avec les deux sexes. J'écris la vie de ce drôle-là... Le plus grand capitaine de tous les siècles, puisqu'il n'a jamais été battu, le plus intrépide paillard, grand orateur, bon historien, si joli garçon que les rois s'y trompaient et le prenaient pour une femme, qui a fait cocus tous les grands hommes de son temps, qui a changé la constitution politique et sociale de son pays, qui, qui, trente mille qui... ". Son intérêt pour l'antiquité tourne même à la manie et au jeu, puisqu'il va jusqu'à dater ses lettres de la fondation de Rome : "Tant de gens qui m'ennuient se sont jetés à corps perdu sur le Moyen Âge qu'ils m'en ont dégoûté. C'est comme manger après les Harpyes qui, comme vous savez, faisaient caca sur la nappe".

Ainsi, son grand sujet historique restera longtemps Jules César. En 1838, il confie à Segrétain : "Je vous écris à la hâte, car je suis accablé de besogne. Je corrige des épreuves d'un mien bouquin, opération fort ennuyeuse et qui me fait prendre beaucoup d'exercice. Je fais au moins trois lieues par jour entre ma table et ma bibliothèque, afin de vérifier des citations et de collationner les textes. Jugez comme cela est amusant. Heureusement, je commence à voir la fin de mes peines". Ces propos manifestent sans doute une coquetterie de vanité d'auteur. En effet, ces travaux seront loin d'être inutiles car Mérimée publiera son Essai sur la guerre sociale en 1841 et La conjuration de Catilina en 1844. En revanche point de Jules César tout entier ou tout court. "Je travaille à un grand ouvrage cuistro-historique", écrit-il à Saulcy, "je lis des bouquins latins, j'en épelle de grecs, j'avale une poussière infernale à secouer des livres que depuis Saumaise on n'avait jamais touchés. Vous serez peut-être curieux de savoir quel grand dessein "me peut venir en tête".  Je n'ai rien de caché pour vous [...] Croyez-vous [...] que la vie de feu J. César en un mot soit amusante à écrire ? Je voudrais qu'elle le fût à lire, ce qui est difficile, mais quand cela sera fait, si j'en suis mécontent, avec une allumette je m'en débarrasse". C'est peut-être ce qu'il fit puisque son Jules César ne vit jamais le jour. L'objectivité historique et les intentions personnelles font bon ménage.

L'approche mériméenne de l'époque césarienne passe par une étude sociologique, assez moderne. C'est à travers la guerre sociale que l'auteur entend comprendre la montée au pouvoir de César - d'où le long passage par l'affaire Catilina. Voilà pourquoi c'est l'Essai sur la guerre sociale qui vient d'abord, en mai 1841, tiré à 150 exemplaires. Mérimée y déploie son sens de la méthode, son génie de la composition, sa volonté d'informer en comprenant les événements dans leurs germes et leurs mobiles. Le découpage se présente en quatre chapitres : les prémisses de la discorde civile ; les conflits sociaux entre le peuple et les "patres" ; la guerre entre Marius et Sylla ; ses conséquences.

Mérimée ne se contente pas des documents antiques. Il s'est imprégné des textes grecs et romains anciens, mais aussi des écrits des historiens de son temps. Soucieux d'être reconnu par les sociétés savantes autant que de plaire au grand public, pour servir ses ambitions parallèles de respectabilité et de notoriété, Mérimée parvient à produire un essai original, qui se démarque du style ampoulé de l'historiographie de son époque. S'inspirant des historiens latins qu'il admire, de Tacite surtout, Mérimée adopte une manière faite de rigueur et d'objectivité vaguement ironique. La quête de la vérité suppose un recul. Cette distance est préservée par l'examen des hypothèses diverses et par des jeux allusifs qui entrecroisent situations passées et présentes. Mais cette complicité avec le lecteur n'interdit pas la grandeur, voire la grande éloquence. Sainte-Beuve établit même des comparaisons flatteuses : "Dans la dernière vue sur Sylla abdiquant et mourant, il y a un coin de perspective à travers lord Byron. Quoi qu'il en soit, cette fin éloquente, et majestueuse de ton, aspire dignement à rejoindre le dialogue de Montesquieu".  L'abondance en moins, on peut aussi penser à Michelet, car Mérimée excelle à ressusciter la vie, à souligner les drames de l'humanité emportée dans les tourmentes de l'histoire, et à magnifier l'horreur tragique des guerres civiles ou de la décadence. Il sait évoquer la misère, les meurtres, le luxe et la luxure, la ruine ou la barbarie. L'histoire, frémissante d'anecdotes, semble mue par des ressorts psychologiques aléatoires ou triviaux autant que par le déterminisme des grands événements.

5 - Des pierres à l’écriture, entre l’érudition et l’émotion

Entre temps, le raisonneur Mérimée a été gagné par la passion romantique des sites et des ruines. Et ce sont ces pierres vives qui vont inspirer son écriture cruelle, comme on le voit par exemple dans La Vénus d’Ille. Dans la solitude de ses rencontres avec les éléments où se fondent la légende et l'histoire, la sensibilité affleure ou prend le dessus. On le perçoit bien lorsqu'il établit son premier contact avec Vézelay, et qu'il note les détails de cette vision sublime : "Le soleil se levait. Sur le vallon régnait encore un épais brouillard percé çà et là par les cimes des arbres. Au-dessus apparaissait la ville comme une pyramide resplendissante de lumière. Par intervalles, le vent traçait de longues trouées au milieu des vapeurs et donnait lieu à mille accidents de lumières, tels que les paysagistes anglais en inventent avec tant de bonheur". "Le spectacle était magnifique", souffle-t-il pour conclure. Ainsi Mérimée parvient-il à formuler ses émerveillements avec un peu de liberté et dans un style soutenu. Voyez-le, gagnant, au pas de son cheval, la baie de Paimpol, annoncée par les ruines de l'abbaye de Beauport. "C'est en vérité un lieu admirable et j'avais de la peine à détacher mes regards de cette mer blanchissante d'écume, d'où sortent çà et là les têtes verdâtres d'une multitude de rochers aux formes fantastiques. Ce coin de terre semble exceptionnel. J'y voyais avec surprise prospérer des arbres du midi de la France. Oubliant leur soleil natal, des myrtes, des mûriers, des figuiers gigantesques couvraient la plage, laissant presque tomber leurs fruits dans les flots..." Un peu plus loin dans Le Voyage dans l'ouest, il  s'attarde ainsi sur Beauport : "J'ai souvent eu l'occasion d'admirer la situation singulièrement pittoresque de nos vieilles abbayes et bien que variés  à l'infini, leurs sites ont entre eux un tel rapport de beauté qu'il est impossible de ne pas croire que leurs premiers habitants ont éprouvé, à leur aspect, les mêmes sensations que nous éprouvons aujourd'hui". Seuls ces sites quasi mythiques ou d'impressionnants spectacles naturels parviennent à lui arracher ces « encornifistibulations », mot de son invention qui lui sert à dénoncer chez les autres tout pathos et tout envol émotionnel. Il se met à écrire comme Hugo dont l’emphase lyrique lui semblait naguère grotesque.

Le 7 octobre 1839, terminant sa fameuse tournée d'inspection en Corse qui nous vaudra aussi, notamment, Colomba et Mateo Falcone, Mérimée embarque à Bastia pour rejoindre Stendhal à Civita-Vecchia. Ensemble, pendant treize jours, ils visitent les splendeurs de Rome. Mais il y a trop à découvrir et trop vite : il "s'extermine à voir quarante mille choses en une matinée  [...] ; à chaque coin de rue, on est attiré par quelque chose d'imprévu, et c'est le grand bonheur de se laisser aller à cette sensation". Ils descendent ensuite vers Naples et s'arrêtent à Herculanum et Pompeï.

Ses tournées et ses voyages suscitent chez Mérimée une passion pour l’histoire incarnée. De même que le conteur aime à faire surgir des sites qu’il croise les héros fictifs qui en sont l’émanation ou l’avatar, de même l’historien trouve dans les monuments de quoi exciter son désir de connaître et de ressusciter le passé. Mérimée, conjointement, s’est pris au jeu de la connaissance et de la recherche historiques.  Le "savoir savant", comme on dit aujourd'hui, est devenu sa grande passion. Ce goût de l'érudition correspond à son penchant personnel pour la solitude. Des notices architecturales, fruits naturels de ses tournées, il passe aux sommes historiques. Les tendances universitaires de l'époque aidant, c'est Rome qui l'attire et, plus particulièrement, Jules César, nous l’avons vu. Il aborde l'histoire romaine à travers deux essais : Sur la guerre sociale et La Conjuration de Catilina. Il se tourne ensuite vers l'Espagne médiévale avec son Don Pèdre Ier, roi de Castille. C'est toujours en soulignant la cruauté et la violence de ces époques obscures que Mérimée excite l'intérêt du lecteur, plongé dans les pillages, les meurtres et les guerres. Ses recherches satisfont en tout cas ses aspirations académiques : elles lui ouvrent les portes de l'Institut. Il admet lui-même, dans sa correspondance, avec son habituelle distance critique face à son œuvre,  les avoir entreprises dans ce seul dessein.

Regardons de plus près ce méconnu Don Pèdre Ier, roi de Castille. Quel est l’intérêt de cette histoire  ? Don Pèdre succède à son père sur le trône de Castille alors qu'il a tout juste quinze ans. Ce monarque bigame, caractériel et tyrannique, s'arme d'une effrayante justice pour se faire obéir et mettre l'Espagne à genoux devant lui.  Peu à peu abandonné par tous les siens, à commencer par sa mère, trahi, excommunié, ce pauvre roi sanguinaire se réfugie dans la folie, dans la méfiance, dans l'obsession du complot et dans la haine du genre humain. "Pourvu qu'il fût obéi et redouté, il se souciait peu de gagner l'amour d'hommes qu'il méprisait", écrit Mérimée. Enfin, un frère bâtard, Henri de Transtamare, jaloux de son trône, le poignarde dans une embuscade dressée avec la complicité de Duguesclin.  Don Pèdre disparaît à trente-cinq ans. L'historien Mérimée, face à ces atrocités, cherche un effet de contraste par un style, objectif et sobre, imitant celui des anciens chroniqueurs. En fait, l'analyse du héros permet une synthèse des mœurs de son siècle. Mérimée trace le portrait d'un homme et  de son époque.  La fin du livre est ambiguë, justifiant, par un artifice bizarre, l'homme par le déterminisme des temps. Elle montre à quel point le roi a été forgé par son siècle :  dur, féroce, et pourtant justicier, devant un petit peuple qu'il fascinait. Mérimée le décrit comme l'assassin insatiable des membres de sa famille, des dames et des prélats, expert dans l'art de la torture. Mais l'époque elle-même était obscène et horrible. Le Moyen Âge espagnol, fiévreux, violent et superstitieux, l'étonne parce qu'il reste simultanément capable de courage et épris de justice.

6 - L’historiographie de Mérimée, de l’empirisme à la doctrine

Après 1860, Mérimée se pose définitivement en historien : il se pique de théoriser son écriture historique et de jouer au professionnel. Par exemple, n’ayant jamais perdu l'Espagne de vue, il s'en considère comme le spécialiste français. En 1859, il commente le livre de W.H. Prescott, Philippe II et Don Carlos, dans la Revue des Deux mondes du 1er avril : alors que l'auteur américain voit dans Philippe II "le" type espagnol et l'incarnation de l'âme hispanique, Mérimée réfute cette thèse, au motif que le monarque, "personnage le plus haïssable" du monde, ne peut représenter "un peuple aussi bon que celui d'Espagne".  Ses arguments, on le voit, peuvent paraître un peu courts. Mais son article fait l'apologie d'une méthode historique scrupuleuse, soucieuse de reconstitution et de vérification. "Aujourd'hui, bien que nous n'ayons pas entièrement perdu l'habitude d'exploiter à notre profit les labeurs de nos devanciers, nous accordons difficilement une estime durable à l'écrivain qui se borne à dire en langage moderne ce que ses prédécesseurs avaient dit dans le style de leur temps. Au contraire, celui qui a le courage de remonter aux sources originales, qui s'applique patiemment à vérifier ce que personne ne s'est mis en peine d'examiner, quand même il n'arriverait qu'à prouver la certitude d'une opinion reçue de confiance, cet écrivain, dis-je, s'il ne s'attire pas les applaudissements du vulgaire, obtiendra toujours l'estime et la reconnaissance des personnes studieuses. Perfectionnement dans les méthodes de recherche, perfectionnement dans l'art de la critique, voilà les progrès que les études historiques ont faits depuis le commencement du siècle, et c'est, je pense, un des titres de gloire qui recommandera à la postérité la littérature de notre époque".

Dans un tout autre territoire, observons l'Épisode de l'Histoire de Russie, le Faux Démétrius, paru en décembre 1852 chez Michel Lévy, Mérimée ayant eu le loisir de procéder à la relecture pendant sa courte détention à la Conciergerie, due à son aveugle amitié pour Libri, escroc condamné pour avoir dérobé des livres de prix dans des bibliothèques publiques. Le 7 février, Sainte-Beuve en fait une critique élogieuse - à la demande, il est vrai, de Mérimée - : "Arrivé aujourd'hui à la pleine maturité de la vie, maître en bien des points, sachant à fond et de près les langues, les monuments, l'esprit des races, la société à tous ses degrés et l'homme, il n'a plus, ce me semble, qu'un progrès à faire pour être tout entier lui-même et pour faire jouir le public des derniers fruits consommés de son talent. [...] Mon seul vœu, c'est qu'en avançant, et sûr désormais de lui et de tous, comme il l'est et le doit être, il se méfie, qu'il s'abandonne parfois à l'essor, et qu'il ose tout ce qu'il sent". D'autres articles sont moins louangeurs. Un certain Zernin, dans Le Cabinet de lecture, trouve le livre assommant. Avec une plus grande pénétration, Gustave Planche, dans La Revue des Deux mondes, lui reproche sa méticulosité redondante et ses précisions trop détaillées : à ses yeux, l'arbre cache la forêt, le lecteur ne percevant plus l'intérêt ou la morale de cette histoire héroïque et sanglante. Adolphe de Circourt, au contraire, dans L'Athenaeum français, rend hommage à une étude savante qui se lit pourtant comme un roman. En tout cas, le livre se vend bien. C'est un succès que Mérimée lui-même n'attendait pas.

Cet exemple montre que Mérimée a fini par acquérir, aux yeux de ses lecteurs contemporains, l’image d’un historien professionnel de grande dimension, au même titre qu’un Michelet. Lui-même en doutait peut-être, nous l’avons dit, quoiqu’il ne le laissât pas trop paraître. Observons qu’il préféra investir d'autres territoires, craignant de rivaliser avec les savants qu'il admirait : Augustin Thierry, Guizot, Tocqueville, Michelet ou encore Mignet. Il est vrai aussi que l'imagination de Mérimée a besoin de s'ébattre. Les fastidieuses investigations historiques viennent parfois à bout de son courage : "Je viens d'écrire 150 pages d'histoire et j'ai passé six mois à me fendre le cul sur des livres russes et, sur le point de transvaser en prose les élucubrations d'un tas de moines, je suis saisi du démon des romans et j'ai envie d'envoyer l'histoire à tous les diables, j'entends celle de Démétrius", avoue-t-il à Francisque-Michel le 3 février 1851.

7 - Mérimée, un historien ou un romancier ?

Oui : Mérimée a beau geindre, il tire quelque vanité de se sentir historien reconnu. Ce dandy s’est toujours méfié des chimères de l’imagination, affectant de voir dans son écriture romanesque ou dans ses écrits littéraires des formes dégradées ou superficielles de son talent. Cette distance se manifeste de deux manières. D’un côté, Mérimée souligne de poids et la densité de son œuvre historique : voilà pourquoi il compile et s’astreint à produire de lourds documents, chargés de notes et de références, comme s'il espérait dire le tout de son sujet et aussi rendre manifeste la solidité de son travail savant. D’un autre côté, à l’inverse, il tourne à la dérision le romanesque (y compris dans des textes à ambition historique) : il s’emploie à surprendre ou à décevoir le lecteur ; il souligne ironiquement, par des intrusions d’auteur, les supercheries ou les invraisemblances ; il accumule les paradoxes et les traits d’humour, noir le plus souvent ; il parodie le style des fictions.

Ce double jeu est particulièrement perceptible dans la Chronique du règne de Charles IX, texte qui s’apparente plus au roman qu’à la chronique. On a observé que les épigraphes des chapitres renvoient à Walter Scott, à Rabelais, à des chansons populaires ou à Molière, comme si Mérimée voulait se départir du genre sérieux au profit de références à la raillerie, à la gouaille ou à la bouffonnerie. De même, Mérimée se substitue au narrateur pour s’adresser directement au lecteur, au milieu du chapitre VIII, pour commenter les imprévus du destin et pour ironiser sur les convictions humaines, comme ferait Diderot dans Jacques le Fataliste. Enfin, la conclusion est indéterminée et appelle le lecteur à poursuivre lui-même la fiction : « Mergy se consola-t-il ? Diane prit-elle un autre amant ? Je le laisse à décider au lecteur qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré ».

Les personnages principaux eux-mêmes semblent dessinés pour échapper aux stéréotypes historiques. Charles IX et sa mère, Catherine de Médicis, paraissent irresponsables, inaptes au moindre complot ou incapables d’un quelconque fanatisme : lui est « indifférent en matière de religion » ; elle « baille à tout moment » et « ne parle d’autre chose que temps ». La Saint-Barthélémy, enfin, nous l’avons dit plus haut (p. 4), s’apparente à une « insurrection populaire improvisée », sanguinolente et maladroite, que ni le roi ni les Guise ne semblent avoir vraiment préparée. On pense à L’enlèvement de la redoute, un de ses contes, qui illustre de même façon, avec une froide ironie, sur un ton alerte et soldatesque, une insane « boucherie héroïque ». Sans doute, Mérimée veut-il se démarquer des sources habituelles et ne prend pas pour vérité ce qui a été dit avant lui : nous sommes là au cœur du tempérament mériméen, sceptique, insoumis, critique. Mais surtout, bien éloigné du déterminisme hégélien, Mérimée voit l’histoire comme le résultat bizarre et aléatoire de jeux individuels, de trajectoires et d’énergies privées qui se croisent et s’entrechoquent. Les caractères humains, qualités et défauts, font l’histoire, motivés par des intérêts et des passions, par un vouloir-vivre déstabilisant. S’inscrivant dans la tradition de Salluste ou des moralistes, aux yeux de qui la virtus des acteurs est la clé des événements, Mérimée relativise l’idée d’un « sens de l’histoire ». Voilà pourquoi il aime les époques et les situations où les forces vitales s’exprimaient sans retenue et brutalement. Cette impulsion violente, Mérimée la retrouve chez César, chez Catilina,  chez Don Pèdre « le cruel », dans les guerres de religion, dans les mœurs de la cour des tsars, etc. Par parallélisme, le conteur réinvente cette brutalité absurde dans des textes comme L’enlèvement de la redoute. Il peint ces ardeurs destructrices avec Carmen ou Colomba ou avec le père du petit Mateo Falcone, et avec presque chez tous ses héros, assez sombres et tourmentés, annonçant ceux de Maupassant. Dans une lettre à Requien du 30 septembre 1839, Mérimée avoue qu’il voit dans la férocité « la pure nature de l’homme ». Le dernier conte, Lokis, histoire d’un homme-ours, l’illustre jusqu’à l’absurde et au vertigineux.

8 - L’amour du lointain par haine du proche ?

Ainsi l’histoire chez Mérimée est-elle un moyen d’épouser une énergie ou d’atteindre à des transgressions que sa propre vie lui refusait. Car il aimait le vertige du temps, ses sensations et ses sensualités. Sa personne, engoncée et revêche parfois, fut mal aimée. On critiqua sa raideur et sa « platitude» («le paysage était  plat comme Mérimée » persifle V. Hugo) au point qu’il douta de son propre talent. À l'écart des écrivains de son temps, qui le jugent sec, conservateur, inféodé à l'Empire, presque mis à l'index, il lui faut chercher ailleurs des affinités littéraires et intellectuelles. En marge de la création de son temps (qu'il ne prise guère), Mérimée se réfugie dans des lectures qui lui rendent l'espace et le temps. Il reste friand d'ouvrages historiques, comme l'immense Histoire du Consulat et de l'Empire que Thiers a rédigée en quinze années studieuses. Mérimée lui écrit : "Vous dites quelque part que la vérité est ce qu'il y a de plus beau. Cela est bien vrai. En vous attachant à être un historien fidèle, vous avez été poète et peintre. La bataille de la Moskova et la retraite, surtout le passage de la Berezina, sont des tableaux qui transportent. Pour moi, j'en suis malade : personne n'avait compris jusqu'alors les mouvements de Napoléon et ceux des Russes, la bataille de Smolensk et celle de la Moskova". Mérimée le félicite aussi d'avoir eu recours aux documents du prince de Metternich, relatifs à l'armistice, après la bataille des Nations. Il revit Waterloo : "Je lis le dix-septième volume de M. Thiers, qui me fait mal à l'estomac", raconte-t-il à Madame de la Rochejacquelein, "il est poétique à force d'être simple et vrai. Êtes-vous de ces cœurs français qui souffrent de la perte de la bataille de Poitiers ? Moi j'en suis ; et cela m'empêche d'avoir, en lisant Froissart, une bonne partie de la satisfaction littéraire qu'un académicien doit éprouver. Est-ce faiblesse ou bon sentiment ? Je connais des gens très estimables absolument dépourvus  de patriotisme ou comme on dit maintenant, de chauvinisme [...]. Ce que je sais c'est que jamais le poète ne fait oublier à l'historien ses devoirs, même lorsqu'il est le plus brillant".

A contrario, les dilections de Mérimée paraissent bizarres ou incongrues. Sa passion pour l’histoire garde parfois un caractère enfantin, comme s’il se méfiait des fortes têtes de son temps. Il est rare qu'il ait perçu, parmi ses contemporains, le vrai génie. Il manifeste un vif intérêt à Émile Augier, auteur dramatique de comédies sociales exaltant la morale bourgeoise. Leur correspondance reflète  de l'admiration et de l'amitié. Mérimée voit dans chacune des œuvres théâtrales d'Augier "non seulement une bonne pièce", mais aussi "un acte de courage". Il défend avec vigueur Le Fils du Giboyer, et prodigue ses conseils : "Il faut être vrai avant tout !", lui écrit-il le 5 février 1861. Mérimée loue aussi le romancier Edmond About et considère avec faveur  le moralisme sentimental de George Sand. Il compare Ponsard à Corneille. Malgré la complicité intellectuelle qui le lie à Sainte-Beuve, attentif à ses conseils et à ses idées, Mérimée ne témoigne jamais de  l'éclectisme ou de la perspicacité propres à l'auteur des Causeries du lundi.

De son propre aveu, il aurait voulu fréquenter Duclos, Chamfort, Rivarol, toute l'élite intellectuelle du XVIIIème siècle.  Au lieu de cela, il doit composer avec les salons bourgeois. Aux faiseurs et aux cuistres, Mérimée préfère les chants traditionnels et originels. Il s'en explique avec des accents virgiliens : "Heureux les poètes d'autrefois, ignorants des règles et des conventions inventées par les rhéteurs ! Plus heureux encore les poètes pour qui le champ de la nature s'étalait dans son immensité, vierge encore de toute moisson ! [...] Nous autres, venus tard, nous nous baissons pour découvrir quelques épis oubliés par ces hommes des premiers âges qui fauchaient sans peine les gerbes épaisses". Ce passéisme a son revers :  Mérimée renie Jean-Jacques Rousseau et Montesquieu au nom du style, assurant à Lee Childe que "depuis Rabelais, le français n'a fait que déchoir", tout comme la langue anglaise ne cesse de "tomber" depuis Shakespeare. À l'aune des Anciens, tout lui paraît dérisoire, même les grands courants de son siècle : romantisme et réalisme, dans des styles bien différents, ne sont que "des déformations sans mesure". L'un déborde de sentimentalisme, l'autre couronne la laideur, "maladie de notre temps". Même ses anciennes passions finissent par être dénoncées. À Madame de la Rochejacquelein, qui s'enthousiasme pour Walter Scott, Mérimée réplique : "Je l'ai beaucoup aimé ; maintenant je ne puis le relire. Il a des rabâchages qui m'excèdent, et c'est un petit esprit et une nature basse". C'est à peine si Cervantès lui apporte encore du plaisir : "Je relis Don Quichotte", écrit-il à Tourgueniev le 11 septembre 1869, "il y a beaucoup trop de coups de bâton. Les épisodes sont trop longs et trop brusquement intercalés".

Il faut relativiser ces partis pris, qui sont ceux des vieux bourgeois de l'époque. Par exemple, Mérimée est tout à fait dans l'air du temps, si l'on ose dire, quand il voit comme un signe de décadence les "dissonances" des  partitions de Wagner. "Un dernier ennui, mais colossal, a été Tannhäuser", écrit-il à Jenny Dacquin à propos de l'œuvre donnée le 13 mars 1861 à l'Opéra, "les uns disent que la représentation de Paris a été une des conventions secrètes du traité de Villafranca ; d'autres, qu'on nous a envoyé Wagner pour nous forcer d'admirer Berlioz. Le fait est que c'était prodigieux. Il me semble que je pourrais écrire demain quelque chose de semblable en m'inspirant de mon chat sur le clavier du piano".  Son ancien anti-germanisme l’anime : "Avez-vous vu Tannhaüser ? Il n'y a que les Allemands pour l'audace dans la bêtise. Je hais cet affreux peuple qui a plus de vanité que les Gascons et qui ment avec plus d'aplomb". Et il se permet ce jeu de mot : "on s'y tanne aux airs". Bref, l'âge et le conformisme ont effacé l'espièglerie et les outrances de l'époque où le jeune Mérimée, masqué, bousculait la mode littéraire.

L’amour de l’étranger lointain, aigrement mêlé de détestations rétrogrades, décèle finalement chez Mérimée vieillissant une misanthropie de proximité. L’historiophilie de Mérimée fut une de ses manières de refuser la bêtise de son temps. Il aurait dû pactiser avec Flaubert,  s’il  avait su le comprendre.

Le roseau penchant (article Le Figaro)

6 août 2004

Dans le cadre de la série du «Figaro» «QU'EST-CE QU'ÊTRE FRANÇAIS AUJOURD'HUI ?»

Je devais avoir 13 ans. Pour la première fois de ma vie, j'allais franchir nos frontières et rejoindre un correspondant en Angleterre. Je me souviens de l'unique recommandation de mon père : «Souviens-toi que tu seras là-bas l'image de la France : c'est elle qu'on jugera à travers toi.» Je me le tins pour dit. Au fond, ce précepte spontané illustrait le vieux sentiment français : le pays transcende la personne, l'individu n'est que la partie d'un tout qui suffit à l'identifier et à l'intégrer. Inversement, chacun incarne, à soi seul, la totalité de la nation, comme dans ces tableaux flamands où un petit miroir reflète en «abyme» la scène dépeinte tout entière. Les linguistes emploieraient ici le terme de «synecdoque», comme quand on dit «un ivoire» ou «un feutre» pour parler d'une statuette ou d'un stylo : la partie englobe et exprime l'ensemble.

Cependant, le Français, réputé insoumis, insatisfait ou rebelle, est paradoxalement français par volonté, parce qu'il le désire ou l'a choisi. Cette spécificité était déjà relevée par Renan, dans Qu'est-ce qu'une nation ? : la France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective de la nation, à la différence des Allemands, par exemple, qui ont pu adhérer à une conception ethnique. La France trouve sa cohésion dans un vouloir-vivre partagé, dans une sorte de contrat social sans cesse renouvelé. C'est ce souci d'intégration dans un espace républicain qui a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français c'est devenir citoyen français. Nos procédures de naturalisation en témoignent et impliquent une égalité juridique et politique. La France est moins une origine qu'un projet, creuset où s'estompent les différences et les convictions privées.

Voilà pourquoi prévaut chez nous le droit du sol, à l'opposé d'autres nations qui privilégient le droit du sang, hérité des anciens régimes. Patrick Weil a démontré que ces oppositions sont factices et que notre droit a beaucoup fluctué depuis la Révolution Qu'est-ce qu'un Français ? Histoire de la nationalité française depuis la Révolution (1), mais il en reste une trace profonde dans nos mentalités et dans nos symboles. Les débats actuels sur l'intégration, la laïcité et le communautarisme le prouvent d'évidence. Cet «être français» a limité l'influence des idéologies sur nos modes de gouvernement : les systèmes totalitaires ont eu moins de prise sur nous parce que personne ne peut réduire la «francité» à un monopole de pensée ou d'organisation. Au grand dam des responsables politiques, nous préférons les questions aux réponses, la diversité assumée à l'unicité forcée. Notre identité est un ensemble d'altérités acceptées et consentantes, quoique souvent prêtes à renâcler.

Cette vocation s'affirme aussi dans notre langue. Une enquête du British Council auprès des anglophones entre 25 et 35 ans a montré qu'à la question «Quelle langue étrangère souhaiteriez-vous parler ?», la réponse la plus fréquente est «le français», seule langue avec l'anglais à être présente sur les cinq continents. Nous sommes «copropriétaires», en quelque sorte, de notre langue, puisque le français est la langue officielle de vingt-neuf pays, dont seize Etats africains. L'Afrique est, à cet égard aussi, notre avenir : dans trente ans, un francophone sur deux sera africain.

Notre patriotisme se confond donc avec un universalisme. Il renvoie non à une idéologie mais à un idéalisme, notamment celui des Lumières et des droits de l'homme, par essence universalistes. Quand on voyage à travers le monde, comme je le fais actuellement, on croise partout des gens qui sont devenus amoureux de la France et qui ont appris le français par adhésion à notre culture ou à nos valeurs. C'est là toute la différence avec l'anglais : l'Anglo-Américain vient à vous, par utilité, mais l'on vient au français, par choix. Même dans des pays où la langue française n'a plus d'usage économique, nos établissements scolaires sont fréquentés par l'élite autochtone, pour laquelle la conception française du savoir et des arts reste un modèle insurpassable. Je sais bien que cette prétendue supériorité humaniste est un mythe. Elle peut alimenter un chauvinisme ridicule et c'est souvent que les étrangers critiquent notre arrogance et nos attitudes dominatrices, parfois à juste titre. Mais c'est ainsi, illusion ou non : la France rayonne par son universalité éthique, avec une résonance qui va bien au-delà de ses moyens réels. Victor Hugo comparait ses Misérables à la «vocation fran çaise» : «la fraternité pour base et le progrès pour cime».

Entre les deux infinis de la mondialisation et de la fragmentation identitaire, voire ethnique, la France est tiraillée : c'est un «roseau penchant». Être français aujourd'hui c'est souvent ressentir avec désarroi l'écart entre les mots et les choses. D'un côté, nos discours politiques continuent à s'ancrer dans la sauvegarde du lien social, à se souder dans la trilogie des valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, et à promouvoir la culture comme émancipation et assimilation. De l'autre côté, nos actions s'enlisent et notre courage s'émousse, face à la déstructuration objective de nos quartiers, où des revendications religieuses ou ethniques donnent prétexte au sectarisme et à la brutalité, voire à l'obscénité banalisés. Pire encore, la citoyenneté cède le pas à d'autres formes d'allégeance ou d'appartenance. Les systèmes traditionnels, religieux ou culturels offraient autrefois des repères bien commodes et ne venaient pas concurrencer l'identité nationale dans laquelle ils se fondaient. Avec leur disparition, les questions d'identité deviennent centrales et souvent antagonistes : nous devons nous approprier un héritage tout en forgeant notre propre identité. Il s'agit ni plus ni moins que de nous construire en tant qu'êtres humains.

Cette implosion latente reflète d'ailleurs la conjoncture planétaire : le monde, nouvelle Babel, n'est plus guère gouverné. Tandis que les ressources de la technique permettent de métamorphoser notre environnement et que la puissance économique organise sans scrupule les échanges internationaux, il suffit d'un fou pour tout ébranler et les assemblées de sages révèlent surtout leur faiblesse. Mais les États ont perçu ce risque et multiplient les forums où se concerte la gouvernance mondiale, tout en se souciant de développer le Sud. Comme en atteste le continent européen, les rivalités et les conflits peuvent être contenus. L'Europe s'unifie autour de valeurs universelles dont la France et chaque Français sont porteurs.

Notre ennemi, c'est le chacun pour soi. Voilà pourquoi Jacques Chirac a eu raison, d'emblée, d'exiger que soient conjurées les fractures, en revivifiant le cadre étatique, sans céder à la pure logique des lois du marché appliquées à la vie sociale. Être français, c'est évidemment aimer sa langue, sa culture et sa civilisation, mais c'est surtout admettre que «l'humain passe infiniment l'homme» : l'idée que nous nous faisons de la nature humaine guide nos pas dans la manière dont nous nous vivons français. Il s'agit tout simplement de prendre à contre-pied la barbarie moderne, car le barbare est d'abord celui qui ne sait plus reconnaître en soi sa propre humanité.

(1) Grasset.

Interview LCI

Vendredi 18 juin 2004 Invité de Annita Hausser

Vous êtes ministre de la Coopération, mais aussi ministre UMP, et vous co-signez avec six de vos collègues une tribune dans Le Monde. Vous montez au front pour défendre l'union de l'UMP et pour empêcher, en quelque sorte, le parti de devenir une écurie présidentielle. Alors, évidemment, tout le monde a vu dans ce papier une opération anti-Sarkozy, et ma première question est : pourquoi cet acharnement ?

XD : "C'est à tort qu'on a lu cette tribune comme une opération anti-Sarkozy. Ce n'est pas du tout ce que dit cette tribune. Cette tribune dit que l'UMP traverse une grande difficulté liée aux échéances électorales et liée à la volonté de reconstituer des chapelles ou des courants en son sein. Et que, pour ceux qui ont été à l'origine de l'UMP, pour ceux qui l'ont souhaité, qui l'ont appelé de leurs vœux, il apparaît nécessaire que l'UMP aujourd'hui se retrouve, se reconstitue comme une force politique, et en particulier, se constitue une doctrine."

Elle ne l'a pas fait pendant deux ans ?

XD : "Eh bien elle a eu un petit peu de mal, parce que nous n'avions pas de courants, nous avions peu l'occasion de nous confronter sur des sujets de front. Nous l'avons fait sur la laïcité, nous l'avons très bien fait récemment sur l'Europe. Mais fondamentalement, nous n'avons pas su faire vivre le parti, au fond, pris que nous étions par les échéances électorales, par de l'activité politique et intense. Et du coup, nous arrivons au lendemain de revers sans trop savoir où nous allons, avec des opinions très variées, avec des gens qui se réclament de l'UMP et qui ont des nuances très sensibles sur toutes sortes de sujets. Donc, il faut remettre tout le monde au travail. Non seulement au travail à Paris, mais aussi dans les provinces. Moi, je suis président d'une fédération départementale, je vois bien comment vivent nos militants : ils ont le sentiment que la machine est un peu enrayée, que la machine à gagner ne fonctionne plus bien. Donc, c'est ça que nous avons..."

Vous faites un mea culpa aussi ?

XD :"Bien entendu, c'est de la responsabilité de beaucoup de ceux qui étaient..."

Vous avez subi un échec aux régionales, vous avez subi un échec, peut-être moindre, aux européennes ; vous ne pouvez pas empêcher vos militants, vos cadres, de se tourner vers quelqu'un qui parle de réussite.

XD : "Je viens de vous dire que je ne souhaite pas du tout que nos cadres ou nos militants se détournent de qui que ce soit. Et puisque vous citez notamment l'ambition de N. Sarkozy, je la trouve tout à fait respectable. Personne ne dit qu'il est injuste et scandaleux que tel ou tel, et notamment N. Sarkozy, ait l'ambition, éventuellement, de devenir président de l'UMP. Ce n'est pas ce que nous disons. Nous disons simplement que par rapport..."

Vous dites, "il ne faut pas que cela devienne une écurie présidentielle".

XD : "Non. Nous disons que pour l'instant, tout de suite, dans l'immédiat, ce n'est pas par rapport à cela que nous avons besoin de nous situer. Nous allons voir en septembre, en octobre, comment ensuite le parti choisit celui qui sera son candidat."

Là, ce sont les vacances !

XD :"Oui, mais nous souhaitions - ce qui va se passer d'ailleurs - ce qu'A. Juppé a décidé, c'est de réunir rapidement à la fin du mois l'ensemble des cadres et des militants du parti pour nous remettre au travail, pour nous remettre d'accord, pour refixer, en quelque sorte, des caps, des objectifs et des méthodes de réflexion. Ce dont nous avons besoin, ce n'est pas simplement d'être une machine à faire gagner telle ou telle personne, ce dont nous avons besoin, c'est de faire un retour sur nous-mêmes pour retrouver les fondements de l'UMP. D'ailleurs, nous en aurions besoin, à défaut de vouloir le faire pour des raisons théoriques, il faut être pratique : nous avons besoin de faire en sorte que l'UMP refonctionne, parce que les derniers chiffres de l'UMP ne correspondent plus à la totalité des partis d'origine, de naguère, dont elle est aujourd'hui constituée."

Vous voulez dire que vos électeurs vous ont abandonnés ?

XD "En tous les cas, ils ne voient plus très bien ce que nous représentons et où nous allons. Il faut que nous remettions de la force dans la machine, il faut que nous la refassions partir. Et une fois qu'elle sera partie, nous verrons bien au mois d'octobre dans quelle situation elle se trouvera. Nous verrons qui sera candidat à quoi, et là nous choisirons. Je le répète et je vais le dire clairement - puisque, semble t-il, cela a été mal interprété - : je n'ai aucune hostilité de fond à la candidature de N. Sarkozy, ni à son talent, ni à son travail, ni à sa volonté de réussir. Je dis simplement que dans l'instant, ce n'est pas par rapport à cette ambition-là que le parti doit se situer. Il doit pouvoir réfléchir par lui-même à d'autres questions. Nous verrons, lorsque le temps sera venu, qui sera candidat et comment les militants, les cadres, le parti, le mouvement réagira à cette ambition."

Le Premier ministre a dit qu'il n'a pas aujourd'hui l'ambition de diriger l'UMP. Est-ce que, éventuellement, selon la situation du mois de septembre ou du mois d'octobre, vous souhaitez qu'il revienne sur cette décision ?

XD "Là encore, je vous ferai la même réponse que pour N. Sarkozy : c'est une question qui se posera en octobre ou en novembre, lorsque nous aurons vu dans quelles conditions l'UMP se sera remise en marche, lorsque nous connaîtrons le contexte général de la politique à la rentrée. En tous les cas, ce qui est certain..."

Vous redoutez les grandes réformes qui doivent être votées par le Parlement ?

XD "Je ne redoute rien, je veux simplement que l'UMP fonctionne. Je trouve que c'est..."

Non, mais les conséquences. Je pense à l'énergie, enfin à la réforme de l'EDF, et puis à la Sécurité sociale.

XD "Oui, mais le gouvernement réforme avec beaucoup d'énergie. J.-P. Raffarin ne lâche pas le cap de la réforme. Ce n'est pas facile, cela ne fait pas plaisir à tout le monde. Mais je suis certain que lorsqu'on fera le bilan de tout cela - comme on le fait aujourd'hui, par exemple, sur les retraites ou sur l'augmentation du SMIC, ou sur la réorganisation d'un certain nombre de comptes sociaux -, on verra que le travail a été bien fait, courageusement et dans l'adversité, avec beaucoup d'attaques injustes, y compris contre des personnes. Donc, je suis confiant sur le fait que le travail de J.-P. Raffarin finira par payer et que les Français verront que nous avons là un Premier ministre courageux qui fait le boulot. Mais ce que je dis, c'est que pour l'instant, il faut soutenir le Gouvernement, il faut soutenir l'action de ce Gouvernement, et nous verrons en octobre ce qu'il en est. Donc, pour vous répondre à votre question, je ne sais pas si J.-P. Raffarin sera candidat à la présidence de l'UMP. Je vous dis, pour lui comme pour Sarkozy, c'est une question qui se posera en octobre et pas maintenant."

C'est une façon de déléguer et de reporter les échéances, non ? Vous avez un autre candidat, une autre candidate ?

XD : "Non, pas du tout !"

Est-ce que, par exemple - pardonnez-moi - ce serait une bonne idée que le ou la candidate
déclare qu'elle n'a pas d'ambition présidentielle ou qu'il n'a pas d'ambition présidentielle ?

XD : "Non, moi je trouve que le jeu des ambitions est normal, encore une fois. C'est curieux que l'on ne veuille pas entendre le discours. Je trouve tout à fait légitime les ambitions des uns et des autres. Je dis simplement, ne mettons pas la charrue avant les bœufs, faisons refonctionner le parti, rendons confiance..."

Qu'est-ce lui manque ?

XD : "Eh bien il lui manque la confiance..."

Un chef, des idées ?

XD : "Il a un chef qui va partir, vous le savez bien. Tout cela perturbe beaucoup..."

Eh bien justement, il faut le remplacer.

XD : "Faisons remarcher le mouvement, repartons sur des bases claires et partagées. Faisons des sortes d'états généraux permanents qui nous permettent de savoir ce que nous voulons. Soutenons l'action du Gouvernement, parce que c'est quand même ce que fait normalement un parti majoritaire. Et lorsque nous arriverons aux échéances, nous verrons qui se présente à quoi, et là, les militants se détermineront. Personne n'empêchera les militants de choisir le candidat qui leur paraîtra le meilleur. Personne ne l'empêchera et même pas des tribunes dans Le Monde rédigées par qui que ce soit."

On a reproché au Gouvernement - on reproche d'ailleurs au Gouvernement - d'être un peu
déconnecté des réalités et des souhaits du terrain, puisque c'est ce que vous reproche
notamment la gauche, qui dit que vous n'êtes plus légitime. Quand vous regardez un peu le
bilan de ce Gouvernement et de votre action politique, vous regrettez d'avoir été obligé
d'abandonner votre mairie ?

XD : "C'est assez difficile, en effet, à faire comprendre aux électeurs que l'on se soit fait élire par eux pour remplir une mission et que, du coup, on est appelé à d'autres. Je trouve que l'ancrage local des responsables nationaux est nécessaire. Car l'un des reproches qui est fait le plus souvent aux élus, aux hommes politiques, c'est d'être dans des préoccupations qui sont loin des Français, loin du terrain, et surtout, du coup, [...] d'être pris par des querelles parisiennes. Je crois d'ailleurs que c'est une des raisons pour lesquelles j'ai appelé à cette espèce de retour aux sources, parce que je crois aussi que les gens qui nous regardent, les plus jeunes surtout, disent : "Mais qu'est-ce que c'est que ces gens qui ne se battent que pour des places, quand est-ce qu'on va enfin parler de nous ?"."

Biographie de Xavier Darcos

portrait

Né le 14 juillet 1947, il est agrégé de l’université, docteur de 3ème cycle en
études latines, et docteur d’état ès lettres et sciences humaines.

Après ses études au lycée de Périgueux et à l’université de Bordeaux, il a enseigné à Périgueux, puis il a été professeur de khâgne au lycée Montaigne à Bordeaux (82-87) et au lycée Louis-le-Grand à Paris (87-92).

Nommé inspecteur général en 92, il a occupé, à partir de 93, les fonctions de directeur du cabinet du Ministre de l’éducation nationale (F. Bayrou), de conseiller pour l’éducation et la culture du Premier Ministre (A. Juppé), de Doyen de l’Inspection générale de l’éducation nationale (avec F. Bayrou et Cl. Allègre).

Ancien professeur associé de littérature comparée à l’Université de Sorbonne-Paris IV (1996-1999), il est notamment l’auteur de plusieurs livres d’études littéraires, dont une collection anthologique par siècle (5 volumes, Hachette), une Histoire de la littérature française (Hachette), une biographie de Mérimée qui a obtenu le Prix France-Télévision (Flammarion) et d’essais sur l’école, comme L’art d’apprendre à ignorer (Plon) et Deux voix pour une école (D. de Brouwer).

Très engagé dans diverses associations culturelles ou musicales, il a été membre de Conseil économique et social régional de 1978 à 1994. Adjoint (chargé de la culture) d’Yves Guéna de 1989 à 1997, il lui a succédé comme maire de Périgueux en janvier 1997 (et réélu en 2001), puis a été élu Sénateur de la Dordogne en septembre 1998, tout en étant Président du District de l’agglomération périgourdine (1997-2000), puis que la Communauté d’agglomération périgourdine (2000-2002).

Au Sénat il était vice-président de la commission des affaires culturelles, membre de la délégation pour l’Union européenne, membre de la délégation aux droits de la femme et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, trésorier de l’association parlementaire pour la francophonie, vice-président de la mission d’information sur le Tibet.

Membre fondateur de l’Union pour la majorité présidentielle et du club « Dialogue et initiatives », il est membre du Bureau politique de l’Union pour une majorité populaire, président départemental de l’UMP en Dordogne et chef l’opposition UMP au Conseil Régional d’Aquitaine depuis le 28 mars 2004.

Honoré par la Marianne d’or des maires de France en 1999 (pour le projet « Périgueux 2010 »), il est chevalier de la légion d’honneur, officier de l’ordre national du mérite et commandeur des palmes académiques.

En mai 2002, il a été nommé Ministre délégué à l’enseignement scolaire dans le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin. Depuis le 1er avril, il est ministre délégué à la Coopération, au Développement et à la Francophonie.

Interview AFP

Xavier Darcos, 16 juin 2004

Question: Peut-on être à la fois ministre et président de l'UMP ?
Réponse : Ce qui serait très difficile, c'est que plusieurs ministres soient candidats, et au cas où un ministre serait en même temps président de l'UMP, alors ce serait difficile pour le Premier ministre, ça lui compliquerait la vie et ça établirait un rapport de force déséquilibré qui ne serait pas conforme à l'esprit de la Ve République.
Il ne serait pas facile d'organiser la vie quotidienne du parti majoritaire et du président de la République si ce parti majoritaire se présentait comme étant en train d'organiser la succession du président actuel. Cela créerait forcément pendant deux, trois ans des tensions, des relations qui ne seraient pas bonnes.

Q: Est-il envisageable que le Premier ministre soit président de l'UMP ?
R: C'est l'esprit de la Ve République que le Premier ministre soit le chef de la majorité. Si on considère que l'UMP est l'essence de la majorité, il n'est pas absurde de considérer que le chef du gouvernement puisse être en même temps président du parti majoritaire.

Q: Comment expliquer que l'UMP ait réalisé d'aussi faibles scores lors des trois derniers scrutins ?
R: Nous avons peut-être perdu l'esprit des origines. L'UMP n'était pas une fédération politique, c'est un seul et même mouvement de gens qui ont des opinions différentes sans doute mais qui cherchent la synthèse et qui ensuite s'y tiennent. Aujourd'hui l'électeur n'y comprend plus rien. Il voit des gens qui veulent se reconstituer en mouvements.
Avec l'UDF, nous n'avons pas su choisir notre mode de dialogue. Nous avons considéré que c'était une fois pour toute réglé par pertes et profits. On a bien vu que ce n'était pas le cas.
Enfin, l'UMP s'est beaucoup identifiée à l'action publique du gouvernement et du coup, il est associé à ses revers éventuels.

Des courants d'accord, des idées d'abord (Tribune Le Monde)

17 juin 2004

par Xavier Bertrand, Dominique Bussereau, Xavier Darcos, Renaud Donnedieu de Vabres, Nicole Guedj Christian Jacob et Eric Woerth

La vie politique française semble aussi crispée qu'atone. Elle suscite surtout du désenchantement ou de l'indifférence, on vient de le voir.
Pourtant, le congrès de l'UMP, prévu à l'automne prochain, marqué par l'élection d'un nouveau président, fait déjà couler beaucoup d'encre. Quoi de plus normal ? Pour la majorité, ce sera un moment essentiel. Sonnée par les dernières échéances électorales, elle en attend un rebond. Aussi, chacun à son niveau s'y prépare-t-il. Chaque leader potentiel, avoué ou latent, fourbit ses argumentaires et active ses réseaux.
Ces ambitions, aussi respectables et indispensables qu'elles soient, ne doivent pas anticiper, voire occulter, la nécessaire refondation d'une doctrine : nous avons surtout besoin d'idées et de projets. C'est dans ce but qu'a été créée l'Union pour un mouvement populaire, sorte de forum permanent où les diverses sensibilités de la droite et du centre trouvent à s'exprimer, à se jauger, puis à se fondre dans un même idéal d'action, au lieu de s'affronter ou de se disperser en autant de rampes de lancement pour les présidentiables futurs. Quand on doute de soi, il faut, au sens propre, faire "réflexion": revenir, dans un regard rétrospectif, à ce qui a déterminé les origines. Souvenons-nous : l'UMP est née d'un double constat.
D'abord, le "ras-le-bol" général exprimé par notre électorat à l'encontre des divisions, des querelles et des chapelles. Dans le rythme électoral rapide imposé par le quinquennat, il faut que le mouvement se dégage, au moins jusqu'à la fin de 2006, de la seule logique de conquête présidentielle, donc du jeu personnel, faute de quoi il se disperse et s'épuise. La course éperdue dans un labyrinthe est la certitude de s'égarer à jamais.
En second lieu, l'UMP est la conséquence de l'évolution des frontières idéologiques de la droite parlementaire. L'Europe, la place de l'Etat dans l'économie, la décentralisation, la participation, la souveraineté face à la mondialisation, la laïcité, le dialogue social sont autant de sujets qui ont naguère divisé la droite française. Pendant les dernières décennies, ces enjeux disputés formaient barrière à une union sincère et durable. Le combat des chefs existait, bien sûr, mais il illustrait diverses visions de la société.
Les évolutions de la fin du siècle dernier ont ruiné les idéologies systémiques et affadi ces nuances. Les points de rupture entre gaullistes, libéraux ou chrétiens-démocrates se sont effacés. L'approche des uns et des autres peut varier dans la forme et les habitudes historiques ou amicales peuvent perdurer, mais, à part l'ambition de tel ou tel, ce qui nous rassemble est plus fort que ce qui nous divise. Perdre de vue ce fondement, cette scène primitive, c'est aller à contresens, dans toutes les acceptions du mot.
Ce risque nous menace-t-il ? A lire ou entendre les commentateurs de la vie politique française, l'UMP aurait failli à cette double ambition fondatrice. Leur analyse se consolide dans des constats sévères : les divisions persistent et resurgissent en courants ; les débats d'idées sont étouffés par le combat brutal des hommes ; l'UDF reste rétive ; les résultats électoraux sont décevants, d'autant qu'ils ne représentent pas la somme des résultats des partis naguère fusionnés.
Certains en concluent que l'UMP n'était pas la bonne réponse à la modernisation de la vie politique française. Elle apparaît, à tort ou à raison, comme un parti centralisé qui ne laisse pas assez de latitude aux confrontations d'idées et qui assume mal ses différences.
Nous pensons, à l'inverse, que c'est par oubli du pari initial que l'UMP pourrait se défaire. C'est par défaut d'union que le mouvement pourrait cesser d'être populaire.
Rappelons la réalité : en l'espace d'un an et demi, nous avons bâti une force politique moderne et plurielle. Les revers de ce printemps ne doivent pas nous faire oublier la double victoire de 2002, et notamment celle de Jacques Chirac. Sur le terrain, dans les fédérations, des hommes et femmes ont su se réunir et fusionner pour constituer ensemble un vrai rassemblement.
Le pessimisme ambiant est conjoncturel, exagéré par manque de recul. Nous souhaitons résolument le combattre pour renouveler l'ardeur enthousiaste de notre doctrine première : réunir des pensées similaires ou assimilables, mais non uniques, donc aider leur libre expression, avant la recherche d'une synthèse large. Quiconque voudrait caporaliser l'UMP en détruirait l'essence même et, plus cyniquement, en réduirait l'offre électorale plurielle.
Le vote sur l'Europe, exprimé par le conseil national du 9 mai dernier, sur la proposition d'Alain Juppé, a montré l'efficacité de cette méthode, sorte d'achèvement d'une UMP à nos yeux idéale. Les sensibilités s'y sont non seulement respectées mais même mutuellement encouragées dans leur diversité, s'influençant les unes les autres, avant une résolution majoritaire. Sur la laïcité aussi, nous avions ainsi travaillé.
Il faut généraliser ces sortes d'états généraux internes où chacun, dans sa spécificité, converge vers la synthèse. Ainsi vit la démocratie. Ainsi se dessine l'intérêt général, notre seul horizon.
Dans ce dessein, il reste deux écueils à éviter.
Premièrement, l'UMP ne doit pas devenir une simple confédération de micropartis. Les courants ne sont pas des partis qui se regroupent au sein d'une même entité pour négocier des investitures, retenir des places et partager la dotation financière de l'Etat. Les sensibilités ne peuvent supplanter l'unité.
Deuxièmement, l'UMP n'a pas pour but unique et immédiat de placer un champion sur orbite élyséenne, mais de soutenir un quinquennat gouvernemental. Nos statuts le disent. La raison le dicte. L'exemple du PS est en ce sens à bannir. Si nous avons nos rocardiens, fabiusiens, jospinistes et autres emmanuellistes, qu'ils n'oublient pas le congrès de Rennes.
Recensons d'abord les idéaux qui nous mobiliseront uniment. Affirmons les idées auxquelles nous croyons. Par exemple, celle du "social durable", qui cessera d'opposer une économie forte à un projet social ambitieux, à rebours des socialistes qui ont pris des mesures sociales à court terme sans créer les conditions économiques de leur durabilité (tels les 35 heures ou les emplois-jeunes).
De même, nous voulons repenser entièrement le lien entre les évolutions sociétales et la décision politique : le décalage est trop large entre ce qui passionne ou bouscule la société, sur le plan des mœurs notamment, et l'efficacité politique. La jeunesse le ressent et elle y légitime son rejet du politique, d'où sa prédilection aberrante pour des mouvements d'arriérés qu'elle prend pour des prophètes éclairés. Ce sont des pistes, entre cent. En tout cas, on ne voit pas pourquoi la droite modérée ne penserait que lorsqu'elle est dans l'opposition.
Nous avons voulu l'UMP pour enrayer des dissensions surannées et pour dépasser des clivages idéologiques aussi bavards, voire grandiloquents, qu'obsolètes et dérisoires.
Nous avons voulu l'UMP pour répondre, de façon pragmatique, aux attentes d'un électorat déboussolé par de vaines querelles et dépité par la stérilité de nos laboratoires de pensée.
Cette ambition originelle reste vivace, et nous souhaitons, avec d'autres, la faire prospérer. Faudra-t-il l'organiser en courant, en une sorte de "canal historique", et rassembler celles et ceux qui veulent concevoir, construire et fédérer, plutôt qu'animer des cellules utilitaires et sécessionnistes ? Probablement. Mais nous savons que nombreux sont les militants et les cadres de l'Union pour un mouvement populaire qui sauvegarderont le U de l'UMP.

Xavier Bertrand, secrétaire d'Etat à l'assurance-maladie.
Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat au budget et à la réforme budgétaire.
Xavier Darcos, ministre délégué à la coopération, au développement et à la francophonie.
Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la culture et de la communication.
Nicole Guedj, secrétaire d'Etat aux droits des victimes.
Christian Jacob, ministre délégué aux petites et moyennes entreprises.
Eric Woerth, secrétaire d'Etat à la réforme de l'Etat